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Copains clopons

par DURAND

publié dans METIERS

Les concierges savent tout, voient tout, ce sont les lumières de l’escalier, les cierges qui éclairent les recoins les plus obscurs pour découvrir des bribes de vie privée de chacune, chacun.Je me souviens d’une « bignolle » à Paris 15ème.

Après son décès, j’aurais aimé faire ériger sa statut sur la place St Charles. Elle aurait mesuré 1,50 m environ, plutôt mince, appuyée sur son balai qu’elle aurait tenu, à deux mains, devant elle. Ne l’imaginez pas en blouse bleue à petits carreaux mais, coquette, en jupe avec un chemisier ou un pull-over et des mocassins bien cirés. Dans cette position et cette tenue, Madame Joly avait sans cesse, selon le moment, une cigarette ou un mégot coincé à droite de ses lèvres rouge baiser d’où sortait de ce cendrier « vous avez su ? Il parait que… Faut qu’j’vous dise quand vous aurez l’temps. Pas chaud ou trop chaud c’matin. Bâ, l’dos c’est toujours pareil ! Bonne journée ». Agréable le matin, elle faisait correctement son travail mais, le soir, elle devenait grognon car au fil de la journée elle buvait largement ses étrennes. Un peu de picrate disait-elle lorsqu’on la voyait revenir avec son cabas grenat, dont le contenu la faisait pencher du côté gauche. Sa main droite restait guide du voyage de sa cigarette entre sa bouche et ses doigts. Elle vécut jusqu’à 68 ans. Les copropriétaires ne demandèrent jamais son départ, trop sympa, trop typique. Sa voix rauque et sa petite gueule en biais, sous sa poudre de riz, nous ont manqué longtemps. La preuve, j’y pense encore. Son chat blanc, devenu gris, coquet lui aussi, ne se parfumait pas à Tabac blond de chez Caron mais à Nicotine de chez Albertine, son prénom. Nous avions cessé de lui donner la petite caresse affectueuse tant il empestait la fumée. Qu’est-il devenu ? A-t-il suivi notre brave concierge au paradis ?

Durant des mois, il resta l’odeur de ses gitanes lorsque nous passions devant son petit appartement au 1er étage et, il nous revenait le souvenir de ce nuage qui, à l’ouverture de sa porte, précédait la remise du paquet, odorant à son insu, que lui avait laissé le facteur. Elle n’a jamais été remplacée. Sa loge fut désinfectée, refaite à neuf, repeinte en blanc puis vendue.

Quand nous croisons, aujourd’hui, l’équipe de gardiennage extérieure, nous oublions la « pipelette », la « bignolle », « Mme Joly », nous n’échangeons qu’un aie, hello ou mieux encore bonzour Madame ce qui nous donne envie de visiter l’Inde ou le Sri Lanka ou de nous parfumer, comme eux, avec Jaipur de chez Boucheron mais aucun n’aura ce geste de golfeuse des cendres qui tombaient là, juste devant elle, et qui se retrouvaient, d’un coup sec, balancées à un mètre puis à nouveau récupérées pour continuer leur chemin en compagnie de la poussière de nos escaliers.

Copains clopons
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